30 January 2011

Petit conte pour enfants

<© asd – 2011>

1
Laissez-moi vous conter une histoire. Installez-vous confortablement, dans un fauteuil, détendez-vous et lisez.

Il était une fois au pays des merveilles, celui-là même où Alice avait rencontré son destin, une adorable petite fille du nom de Muriel. Muriel était la fille cadette du roi et de la reine. Derrière de généreuses boucles rousses se dissimulaient les plus innocents yeux émeraude. Son sourire d’ange ravissait ses royaux parents, et n’eût-ce été son statut de cadette, elle aurait été élue favorite dans le cœur de tous.
Muriel avait dix ans. Dans son pays merveilleux elle ressemblait de caractère à toutes les gentilles petites filles. Ses jours s’écoulaient au rythme des jeux d’enfants, et jamais aucun nuage ne venait obscurcir l’horizon de son monde parfait. Le roi et la reine lui prodiguaient une affection sans limites, et elle vivait en paix avec sa sœur aînée. Cette dernière, aussi brune que Muriel était rousse, aimait guider leurs distractions et Muriel ne se lassait jamais de la suivre avec entrain. Et sa grande sœur lui était profondément attachée.
Un jour, la petite Muriel eut onze ans.
Le palais était en fête : de chaque plafond descendait une cascade de guirlandes illuminées ; des roses et des jonquilles ornaient chaque recoin de leurs couleurs chatoyantes, et ça et là des bougies de cristal venaient célébrer l’événement. C’était le plus beau jour de sa vie. Vers quatre heures on décida qu’il était temps de se rendre aux jardins pour partager le gâteau. Muriel aimait ses jardins plus que tout : ils étaient l’endroit privilégié de ses jeux puériles et naïfs. Excitée par l’idée de dévorer un gâteau qu’elle imaginait déjà haut et ruisselant de sucre, elle devança la Cour et s’empressa de rejoindre les extérieurs. La traversée du palais depuis la salle de réception jusqu’aux jardins se composait d'innombrables pièces reliées entre elles par de longs corridors d’apparat, et le cortège royal, avec toutes ces dames aux corsets lourds et aux robes rehaussées de pierres précieuses et de perles, avançait à la vitesse d'un défilé d'escargots.
Muriel fut dehors bien avant les autres.
Le soleil était de la fête, et invitait ses amis les oiseaux. On ne pouvait rêver tableau plus charmant. La petite fille souriait béatement. Elle sentait les rayons chauds lui caresser la joue, et elle se mit à danser sur la mélodie joyeuse improvisée par l’orchestre volant.
Mais brusquement les chants s’arrêtèrent. Une ombre fraîche ouvrit les yeux de Muriel. Elle n’était pas seule.

2
Une vieille femme l’observait. Et la vieille femme était venue accompagnée. A ses côtés, trop proche d’elle, sur son flanc, dans ses yeux, la Pauvreté souriait. Telles deux amies fidèles unies par de vieux souvenirs trop vivants, elles faisaient face à la petite fille. La vieille femme était envoutée ; une énergie inconnue avait comme paralysé son regard. Doucement son bras s’allongea vers la jeune princesse.
Mais le bras, dont les guenilles cachaient à grand peine le gris d’une peau usée, arrêta son mouvement. Quelque chose brillait. Quelque chose brillait d’un éclat sans pareil, étincelait avec la puissance d’une naissance douloureuse. Oui, le bras s’était arrêté, car les yeux émeraude connaissaient pour la première fois la peur des choses qu’on ne connaît pas.

Désormais Muriel aura toujours onze ans. La vieille femme ne vieillira plus.
Un point, parce que c’est la fin. Un point, parce qu’il n’y a pas de suite, parce qu’en fait voyez-vous, de votre grand fauteuil bientôt vous vous lèverez, et sans vous sur la page ces personnages et leur image ne prendront jamais d’âge.

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